Pourquoi Merkel n’est pas (encore) finie

Attaquée de toutes parts pour sa politique d’accueil des réfugiés, la Chancelière traverse sa crise la plus grave en dix ans de pouvoir. Faut-il pour autant croire ceux qui annoncent son départ à brève échéance ? Rien n’est moins sûr…

« Est-elle toujours la bonne ? » (Bild), « Peut-on la sauver ? » (Stern), « Combien de temps encore ? » (Focus)… On ne compte plus les titres alarmistes à la une de la presse allemande depuis les événements de Cologne le 31 décembre. Le climat politique en Allemagne se dégrade. Editorialistes et politologues échafaudent des plans B et s’interrogent ouvertement : la Chancelière a-t-elle péché par optimisme ? Et si la crise des réfugiés lui coûtait son poste ?

Ainsi, l’indéboulonnable Chancelière-Teflon, qui affichait il y a encore un an une cote de popularité – autour de 75% d’opinions favorables – à faire pâlir d’envie bien des dirigeants européens, pourrait être poussée vers la sortie avant même la fin de son troisième mandat à l’automne 2017. Ce serait un énorme séisme politique pour l’Allemagne et pour l’Europe. Mais concrètement, que peut-il se passer dans les prochaines semaines, les prochains mois, pour qu’un coup de théâtre aussi spectaculaire puisse avoir lieu ?

Hypothèse n°1 : la coalition bat de l’aile

Possible mais peu vraisemblable. Depuis l’automne, le principal danger pour Angela Merkel vient de son aile droite : les conservateurs bavarois de la CSU, alliés traditionnels et membres de la grande coalition (avec la CDU et les sociaux-démocrates du SPD) sont devenus ses meilleurs ennemis, multipliant les ultimatums et les rappels à l’ordre. L’image du chef du parti Horst Seehofer sermonnant la Chancelière comme une écolière à la tribune d’une réunion CSU en novembre a marqué les esprits.

Favorable à des contrôles plus stricts aux frontières, Horst Seehofer réclame un plafonnement du nombre de migrants (200 000 par an) proposition rejetée jusqu’ici par Angela Merkel. S’il n’obtient pas gain de cause, le ministre-président de Bavière menace de porter l’affaire devant la justice, en déposant un recours devant la cour constitutionnelle de Karlsruhe. A supposer qu’il aille au bout de sa démarche, la situation serait grave et la grande coalition en danger.

Mais peut-on imaginer que la CSU, dont le champ d’action se limite peu ou prou à la Bavière, prenne le risque de remettre en cause son alliance fédérale avec la CDU ? C’est peu probable. Les gesticulations de Seehofer ont surtout pour but de rassurer son électorat le plus conservateur, qui pourrait être tenté par les discours extrémistes du parti anti-immigration AfD (Alternativ Für Deutschland), en progression dans les sondages. En bonne tacticienne, Angela Merkel a elle aussi tout intérêt à garder dans son giron la CSU, histoire de ratisser à droite dans la perspective de scrutin régionaux-clé prévus le 13 Mars dans trois Länder.

Hypothèse n°2 : le Bundestag retourne sa veste

Inimaginable dans l’état actuel des choses. La grande coalition (CDU/CSU/SPD) dispose d’une très large majorité au Parlement : 504 sièges sur 631.

Théoriquement, les députés disposent en cas de crise grave de la possibilité d’un vote de défiance, qui leur permet d’élire un autre Chancelier à la majorité absolue. Sans aller jusqu’à une solution aussi extrême, la Chancelière peut poser la question de confiance au Parlement, comme l’avait fait Gherard Schröder en 2005, fragilisé à l’époque par le contrecoup de ses réformes sociales. La réponse négative des parlementaires avait entraîné des élections anticipées.

Mais à supposer qu’Angela Merkel en appelle au Bundestag, elle ne risque pas grand-chose. Même dans l’hypothèse où une partie de ses troupes la lâcherait – et notamment la quarantaine de députés CDU frondeurs qui désapprouvent sa politique migratoire – la Chancelière aurait encore le soutien massif des sociaux-démocrates, ainsi que de l’opposition (Grünen et Die Linke), tous favorables à une politique d’accueil ouverte et généreuse.

Comme le résume, fataliste, le député CDU Wolfgang Bosbach, co-signataire d’une lettre de protestation à la Chancelière : « sur la question migratoire, le Bundestag penche très largement à gauche ».

Hypothèse n°3 : on ne change rien

C’est la plus forte probabilité. Malgré une image sévèrement écornée et des sondages en berne (40% des Allemands souhaiteraient désormais son départ, selon une étude de l’hebdomadaire Focus), Angela Merkel reste la seule personnalité politique à même de rassembler son camp, alors que l’Allemagne est confrontée à son plus grand défi de société depuis la Réunification.

Qui d’autre, si ce n’est pas elle ? La presse allemande avance régulièrement le nom du ministre des finances, Wolfgang Schäuble. Très expérimenté, on dit qu’il pourrait faire office de chancelier de transition jusqu’à fin 2017. Mais si l’Allemagne cherche du soutien et de la solidarité dans l’Union Européenne, le choix d’un personnage aussi clivant et détesté en Europe depuis la crise grecque serait pour le moins hasardeux.

L’Allemagne, de plus en plus isolée en Europe, aura bien besoin au contraire dans les prochains mois de la stature d’Angela Merkel. La tâche est colossale : apaiser les craintes de l’opinion publique allemande, et trouver une réponse internationale à la crise des réfugiés, alors qu’une grande partie du Vieux Continent est tentée par le repli identitaire et la fermeture des frontières. La « femme la plus puissante du monde », désignée personnalité de l’année 2015 par le magazine Time, a bâti son capital politique sur la prudence et la recherche du consensus. L’heure est venue pour elle de jeter toutes ses forces dans la bataille. Quitte à y laisser des plumes…

Vos commentaires

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  1. enfaitpourquoi

    Article très très intéressant politiquement.
    Mais sur le climat social, les choses vont se tasser progressivement quand les mesures seront bien prises partout – services de police, service sociaux,… – et que les réfugiés seront de mieux en mieux intégrés – logements, enfants à l’école, travail,… – .
    Ce démarrage d’intégration d’un grand nombre de personnes étrangères ne pouvait évidemment pas se faire sans problème; mais les problèmes ont été plus graves qu’attendu, et les structures d’accueil sont trop lentes à se préparer.

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