Des limites de la liberté d’expression en Angleterre

Il y a d’abord cet article d’opinion du Financial Times publié quelques heures seulement après l’attaque contre Charlie Hebdo. Tony Barber, rédacteur en chef du journal pour l’Europe, condamne l’attentat avec force mais il met aussi en cause la ligne éditoriale « stupide » et « irresponsable » du magazine. Ce papier sera par la suite amendé et édulcoré. Barber maintient toutefois qu’« un peu de bon sens serait utile » à Charlie comme au journal danois Jyllands-Posten. En clair, il ne fallait pas publier les caricatures de Mahomet et provoquer, insulter des millions de musulmans.

Dans un texte publié sur le site Vice, l’écrivain Will Self fait la même analyse. Il estime que la liberté d’expression a des limites, qu’elle ne doit pas être « fétichisée ». Les droits s’accompagnent de responsabilités, écrit-il. L’auteur d’Ainsi Vivent les Morts définit la satire comme une attaque contre les puissants, les nantis. Elle doit à ses yeux avoir une portée morale. Il s’en explique dans ce débat sur Channel 4 avec le caricaturiste Martin Rowson qui avoue ne pas pouvoir publier les dessins qu’il souhaite car personne n’en veut. Rowson affirme qu’il s’autocensure beaucoup pour tenir compte des exigences de la presse anglaise. Il aurait aimé proposer cette semaine un dessin du prophète Mahomet portant un tee-shirt #NotInMyName. Excellente idée mais aucun journal britannique, confie-t-il, n’aurait osé publier une telle image.

Voilà qui en dit long sur les différences entre les approches anglaise et française de la satire. En France, la caricature est beaucoup plus militante, féroce, violente. Une tradition qui remonte au XIXème siècle. À quelques exceptions près, les Britanniques sont moins provocateurs. Ils peuvent taper fort sur leurs gouvernants (et pas plus fort qu’en France contrairement à ce que pense Rowson) mais ils se heurtent aussi à de nombreux tabous. La religion en particulier est un sujet délicat. Nous sommes dans un pays où le port du voile intégral en public ne se discute pas, ou très peu. Le Royaume-Uni n’est pas un pays laïc. L’Église d’Angleterre est une religion d’État.

La plupart des médias britanniques refusent ainsi de publier des caricatures de Mahomet (la BBC vient toutefois de réviser ses directives en la matière). Dans cet édito, le Guardian annonce un don de 100.000£ pour soutenir Charlie Hebdo et explique pourquoi ses lecteurs ne verront pas les caricatures dans le journal : « Défendre le droit de quelqu’un à dire ce qu’il veut ne vous oblige pas à répéter ses propos ». Le Guardian donne aussi la parole à l’islamologue controversé Tariq Ramadan qui, dans une tribune, arrive sans surprise à la même conclusion.

Des personnalités comme Stephen Fry, ou l’historien Timothy Garton Arsh appellent à republier les caricatures de Mahomet en signe de soutien à Charlie mais ces voix sont minoritaires.

S’ajoute à cela un débat, pas forcément plus futile, sur l’humour. Qu’est-ce qui nous fait rire, Anglais et Français ? Dans le Times, Ben Macintyre consacre un article à l’école de la satire en France (£) traduit par Courrier International. En France, écrit-il, la satire « a tendance à être vulgaire, peu subtile et, pour nos sensibilités britanniques, pas particulièrement drôle ». Le journaliste qui a vécu à Paris dans les années 90 affirme avoir eu du mal à comprendre le sens de l’humour français. « Les blagues françaises semblaient tourner autour de l’adultère et aller aux toilettes. »

La grossièreté, la provocation à la française sont rarement du goût des Britanniques. Ça se discute mais les Français semblent à première vue plus ouverts à l’esprit, à la finesse de l’humour anglais.

Une certitude : Charlie Hebdo n’aurait jamais vu le jour en Angleterre.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *