Etre journaliste pour un tabloïde du groupe Murdoch

Au fil des révélations, on commence à comprendre la vraie nature du travail de journaliste dans un tabloïde de l’empire Murdoch. Et franchement, peut-on encore parler de journalisme ?

Avant-hier, tentative de diversion : le vieux patron de presse lance le Sun on Sunday pour combler le vide laissé par le News Of The World, fermé en juillet tant la réputation de l’hebdomadaire du dimanche, fleuron du groupe, était salie par le scandale des écoutes illégales.

La une du premier Sun on Sunday. © DR La une du premier Sun on Sunday. © DR

Comme en témoigne sa « une » consacrée à Amanda Holden, une vedette insignifiante de la télévision britannique, le 7ème Sun de la semaine se veut familial et inoffensif. Un journal qui vous tombe très vite des mains, rempli de potins, de sport et de chroniques futiles et ennuyeuses. Malgré tout, le premier Sun on Sunday s’est vendu à 3,2 millions d’exemplaires. Rappelons que le Sun est le journal en anglais le plus lu au monde, avec un tirage de plus de 2 millions 500.000 exemplaires chaque jour, et deux ou trois fois plus de lecteurs.

Mais ce succès n’a pas empêché Murdoch de passer un sale lundi.

Depuis novembre, la commission Leveson, mise en place par le gouvernement en juillet dernier, se penche sur les pratiques de la presse britannique. Elle doit rendre ses conclusions à l’automne prochain. Les auditions sont publiques, souvent retransmises par les chaînes d’info, et généralement savoureuses (mention spéciale pour celle de l’ancien journaliste de News Of The World Paul McMullan).

Hier débutait l’examen des rapports entre policiers et journalistes. Une enquête, dirigée par Sue Akers, est en cours à Scotland Yard. Des policiers et des fonctionnaires auraient été payés par des reporters en échange de scoops. 13 personnes ont déjà été arrêtées : dix journalistes du Sun, dont plusieurs chefs, un policier, un militaire et un fonctionnaire du ministère de la Défense. Sue Akers répondait justement hier aux questions de la commission. Et ce qu’elle raconte est édifiant :

[youtube]http://youtu.be/9RPkh16QsYc[/youtube]

Il y avait au Sun, nous apprend Sue Akers, une « culture de paiement illégaux », et « un réseau de fonctionnaires et policiers corrompus » en profitait allègrement.

Si l’on ajoute cette nouvelle information à la longue liste des révélations des huit derniers mois, voici quelques unes des activités d’un journaliste travaillant dans un tabloïde du groupe Murdoch (le Sun ou feu le News Of The World) :

– faire appel à des détectives privés pour enquêter sur des personnalités

pirater des messageries de téléphones portables. Ecouter de préférence des célébrités comme Hugh Grant, Jude Law ou Sienna Miller, mais aussi, tant qu’à faire, n’importe quel individu au cœur de l’actualité, y compris des victimes de faits divers comme Milly Dowler, une adolescente assassinée par un tueur en série.

payer des policiers ou des fonctionnaires pour obtenir des infos. Et pas seulement leur payer une pinte au pub, non, leur verser des sommes de plusieurs milliers de livres sterling avec l’accord des rédacteurs en chef.

se faire passer pour un autre pour extorquer des aveux. Technique dite du blagging.

– participer à des courses-poursuites si besoin pour obtenir une info.

…et on en passe.

Bien sûr, il reste à déterminer combien de journalistes se sont prêtés à de telles activités, pour la plupart illégales et toutes contraires à la déontologie élémentaire de la profession.

Il faudra aussi établir à quel point la police a été “mouillée” dans le scandale. On comprend mieux en tout cas les retards de l’enquête et les déclarations longtemps apaisantes de responsables de Scotland Yard assurant, contre toute évidence, que les écoutes illégales de News Of The World étaient limitées à un reporter isolé.

Il faudra enfin éclaircir le rôle exact d’une personnalité comme Andy Coulson, ex-rédacteur en chef de News Of The World, que David Cameron a eu la bonne idée en 2010 de recruter comme chef de sa communication, alors que les premières révélations sur le scandale remontent à 2006!