Quand la BBC met sur le grill… son patron!

Certes, dans l’affaire des seins nus de Kate, les médias britanniques n’ont pas montré leur meilleur visage (voir ici). Mais les journalistes français ont encore beaucoup à apprendre de leurs confrères anglais. En voici aujourd’hui un exemple.

Ce matin, comme chaque jour, réveil au rythme de Radio 4, la radio généraliste de la BBC, une référence dans l’audiovisuel britannique. A 7h40, John Humphrys, l’un des présentateurs vedettes du célèbre Today programme reçoit George Entwistle, le nouveau directeur général de la Beeb entré en fonction lundi¹. Un job ultra-sensible en période d’austérité budgétaire. La BBC doit réduire ses dépenses de 20%.

George Entwistle, le patron de la Beeb, a été cuisiné sur BBC Radio 4. © DR George Entwistle, le patron de la Beeb, a été cuisiné sur BBC Radio 4. © DR

Un patron invité sur une antenne de SON groupe, interrogé par l’un de SES employés : a priori, dix minutes de lèche-bottes et d’ennui.

C’est oublier que nous sommes en Angleterre. L’interview, que vous pouvez écouter ici, est vivante, incisive, irrévérencieuse. Et inutile de comprendre l’anglais pour juger du ton de l’entretien (si vous n’avez pas 9min22 devant vous, écoutez par exemple le passage de 6min40 à 7min45).

Le journaliste interroge d’abord son patron sur l’objectif fixé par le BBC Trust : la qualité des programmes doit augmenter “de 10 à 20%” tout en réduisant les coûts. Pour George Entwistle, il faut donc être encore plus créatif. Voici la traduction (grossière mais fidèle!) du tête-à-tête :

John Humphrys : Vous dites qu’il faut être plus créatif. Cela signifie que nous ne le sommes plus assez ?

George Entwistle : Non, mais c’est important qu’un nouveau directeur général mette en avant ses priorités.

JH : De toute façon, on n’a jamais vu un directeur dire qu’il faut être moins créatif.

GE : Non, mais j’insiste là-dessus parce que c’est une priorité.

JH : C’est intéressant que vous vous sentiez obligé de dire ça. Ca laisse entendre que nous avons perdu de vue ce souci de créativité, sinon vous ne le diriez pas ?

GE : euh…

JH (il coupe) : Bon on ne va pas s’éterniser là-dessus(…).

Et Humphrys change de sujet. 1-0.

Un peu plus loin, le journaliste soulève la question du sexisme à la BBC. Une accusation récurrente. La Beeb a même été condamnée par la justice l’an dernier. John Humphrys cite le cas d’une célèbre présentatrice de JT, Fiona Bruce, qui a récemment affirmé se teindre les cheveux de peur de perdre son poste. Il ne faut surtout pas, dit-elle, passer pour une vieille dame devant les caméras.

GE : Je suis désolé qu’elle dise une chose pareille. (…)

JH : Il suffit que vous disiez “on aura parfois des femmes aux cheveux blancs pour présenter les infos”, c’est simple…

GE (qui botte en touche) : La clé, c’est de mettre la bonne personne au bon endroit (…).

JH : Comment ça ? On ne peut pas trouver une seule femme aux cheveux blancs pour présenter les infos à la télé aujourd’hui ?!?

GE : John…

JH (il coupe) : La question mérite d’être posée.

GE : Oui la question mérite d’être posée car je sais que la BBC doit faire mieux de ce point de vue. Mais prenez par exemple Mary Beard (une prof d’université spécialiste de l’Antiquité qui a écrit et présenté plusieurs documentaires pour la BBC)

JH (il coupe) : Elle ne présente pas les infos…

GE : Non bien sûr…

JH : …c’est une personnalité, une personnalité devenue présentatrice. Elle est célèbre pour ce qu’elle fait, pas en tant que visage de la BBC.

GE : Non, mais… (…)

Entwistle bafouille une explication et l’entretien se poursuit. Humphrys aborde enfin la question des salaires des responsables de la BBC, grassement payés.

GE : Mon salaire est nettement plus bas que celui de mon prédécesseur (£450.000/an tout de même, 560.000 euros).

JH : Il est pas mal non ?

GE : Je… je ne m’en plains pas une seconde, John, c’est un bon salaire… (…)

Au final, rien de fracassant dans cette interview. John Humphrys ne franchit pas les bornes et reste courtois. Peut-être même oublie-t-il des questions importantes. Mais il n’hésite pas à bousculer son propre patron, à l’interrompre, et même à porter un jugement sur son salaire. Un tel entretien serait-il conduit de la même manière de l’autre côté de la Manche ? Non, bien sûr.

C’est là une immense différence entre les cultures britannique et française.

¹(A la BBC, le directeur général est nommé par un Trust, une assemblée de douze “sages” qui supervise la gestion du groupe et doit agir dans l’intérêt du public qui paie la redevance (£145.50 par mois, environ 180 euros). Le BBC Trust est actuellement dirigé par Chris Patten, l’ancien gouverneur de Hong-Kong.)