Pourquoi Belfast s’embrase

A Belfast, les 30 années d’affrontements entre unionistes et républicains font partie du décor.

La ville est hérissée d’une centaine de murs ou peace lines qui séparent les quartiers protestants et catholiques. Partout des fresques murales (voir plus bas) rendent hommage aux héros paramilitaires ou aux figures de l’IRA comme Bobby Sands, mort en 1981 d’une grève de la faim au nom de la cause républicaine.

Depuis le Good Friday Agreement, l’accord de paix signé il y a 15 ans, les deux communautés apprennent à vivre ensemble. Mais chacun a en tête le conflit et ses 3500 morts. Un catholique ne se promène pas dans un quartier protestant. Un protestant ne boit pas sa pinte dans un pub catholique.

L’identité repose sur des symboles. En particulier le drapeau britannique pour les unionistes qui revendiquent leur appartenance au Royaume-Uni.

Alors quand le conseil municipal de Belfast a décidé le 3 décembre que l’Union Jack ne flotterait plus en permanence au fronton de l’Hôtel de ville, la communauté protestante y a vu une insulte. Il s’agit pourtant d’un vote démocratique. Les républicains du Sinn Fein voulaient supprimer ce drapeau, sans doute le plus emblématique de la province. City Hall est un monument incontournable au coeur de Belfast. Le parti de l’Alliance (neutre), dont les 6 conseillers font et défont les majorités, a proposé un compromis : le drapeau ne sera hissé que 18 jours par an, notamment pour les anniversaires de membres de la famille royale.

Exceptionnellement, le 9 janvier, l'Union Jack flotte au fronton de l'Hôtel de Ville de Belfast pour l'anniversaire de Kate, duchesse de Cambridge. Le drapeau n'est plus hissé que 18 jours par an. © Franck Mathevon / Radio France Exceptionnellement, le 9 janvier, l’Union Jack flotte au fronton de l’Hôtel de Ville de Belfast pour l’anniversaire de Kate, duchesse de Cambridge. Le drapeau n’est plus hissé que 18 jours par an. © Franck Mathevon / Radio France

Cette mesure a beau être en vigueur dans de nombreuses municipalités du pays, les unionistes y voient une remise en cause de leur identité britannique. Depuis plus d’un mois, ils manifestent presque tous les jours. Et souvent, les rassemblements dégénèrent : déjà 107 arrestations et plus de 60 policiers blessés.

Mais le drapeau n’explique pas tout.

Les principales manifestations sont organisées dans les quartiers protestants défavorisés de l’est de Belfast où la fermeture des chantiers navals a entraîné une flambée du chômage. Les jeunes n’ont pas d’activité, pas d’éducation, pas d’avenir. Oisifs, ils profitent de la situation pour exprimer leur ras-le-bol.

D’une manière générale, les protestants se sentent “sous la menace” des catholiques, désormais aussi nombreux dans la province selon le dernier recensement. Le vote sur le drapeau illustre ce basculement : les nationalistes, partisans d’une réunification de l’Irlande, sont à présent majoritaires au conseil municipal (Sinn Fein et SDLP). Les unionistes expriment souvent leur frustration, le sentiment que le processus de paix les a floués au profit des républicains. “On est devenus des citoyens de seconde zone”, dit l’un d’eux. Ce jugement ne résiste pas aux chiffres qui montrent le même niveau de pauvreté dans les quartiers catholiques et protestants. Mais les partisans de la couronne britannique n’ont plus de privilèges et voient disparaître certains symboles. Ici un drapeau, là des parades unionistes plus strictement encadrées.

La communauté protestante est par ailleurs profondément divisée. Les élites d’un côté, les classes populaires de l’autre. Celles-ci ne se sentent plus représentées par les partis unionistes historiques. Elles s’abstiennent aux élections. L’affaire du drapeau leur donne l’occasion de se faire entendre.

Une bataille politique se joue aussi dans la circonscription de l’est de Belfast où sont organisés les rassemblements. En 2010, une députée de l’Alliance, Naomi Long, a remporté à la surprise générale la législative face à Peter Robinson, Premier ministre d’Irlande du Nord, figure du DUP, le principal parti unioniste. Depuis, les unionistes cherchent à discréditer l’Alliance. Ils ont distribué à l’automne 40.000 prospectus dénonçant le vote à venir sur le drapeau, attisant la colère des habitants.

Enfin, les paramilitaires jouent un rôle dans les manifestations. L’UVF, milice protestante radicale, est dirigée à Belfast-est par un extrémiste surnommé “the Beast of the East”. D’après la presse locale, lui seul a le pouvoir de stopper les violences mais s’y refuse.

Voilà les multiples raisons de la colère. Rien ne permet d’annoncer aujourd’hui la fin de la mobilisation. Le conseil municipal ne reviendra pas sur sa décision, les discussions politiques sont stériles et les appels au calme ne sont pas entendus. Mais d’après les spécialistes du conflit en Irlande du nord (par exemple Bill Rolston ou Dominic Bryan), ces violences, commises par quelques centaines de personnes seulement, ne sont que le symptôme d’une réconciliation douloureuse. Elles ne mettent pas en péril le processus de paix. En tout cas pour le moment.