Élections jour J, les scénarios

C’est donc le jour J et bien malin qui peut prédire l’issue de ces élections britanniques.

L’an dernier déjà, elles étaient présentées comme les plus indécises depuis des décennies. A l’époque, personne n’accordait d’importance à ces superlatifs, tout le monde pensait que les sondages finiraient par désigner un vainqueur. Mais non. Jusqu’au bout, jusqu’à la veille du scrutin, les courbes des intentions de vote sont restées obstinément plates.

Il faut donc échafauder des hypothèses. Pour rappel, les Britanniques n’élisent pas un Premier ministre mais leurs députés. Et ceux-là choisiront à leur tour le chef du gouvernement. L’objectif est donc d’avoir la confiance de la Chambre des Communes. Un leader a besoin de la majorité des sièges pour gouverner. 326 sièges précisément, sur 650. Dans les faits, 323 suffisent car le Sinn Fein irlandais boycotte le Parlement.

Voici quelques scénarios possibles :

  • Une majorité absolue pour un parti. Probabilité : quasi-nulle.

Ce serait le scénario le plus simple mais aucun sondage n’a jamais annoncé un tel résultat. Ce serait une énorme surprise.

  • Une coalition conservateurs/libéraux-démocrates. Probabilité : 25%.

C’est le scénario rêvé pour David Cameron : une reconduction de la coalition actuelle. Cela supposerait des tractations difficiles entre les deux partis, les lib-dems europhiles étant très défavorables à un référendum sur l’UE, mais un terrain d’entente pourrait être trouvé. Il est peu probable que conservateurs et libéraux-démocrates atteignent le total de 323 députés. Ils pourraient toutefois y parvenir avec une force d’appoint, comme les unionistes irlandais du DUP (8 sièges). Pour cela, David Cameron aurait sans doute besoin d’au moins 285 à 290 députés.

  • Une coalition travaillistes/libéraux-démocrates. Probabilité : 10%.

Ed Miliband se verrait bien travailler avec les libéraux-démocrates et quelques petits partis comme les Verts (1 siège) et le SDLP irlandais (3 sièges). Peu probable que le Labour parvienne à ses fins.

  • Un gouvernement travailliste minoritaire. Probabilité : 40%.

C’est le scénario privilégié par les sondages, celui d’une majorité anti-Tory aux Communes. En résumé, ce n’est pas Miliband qui gagne mais Cameron qui perd. Les adversaires du Premier ministre sortant décrochent plus de 326 sièges, dont une cinquantaine pour les nationalistes écossais du SNP. Ed Miliband peut alors présenter son « Queen’s speech » (discours de la Reine), c’est-à-dire son programme de gouvernement. Mais le leader travailliste aura besoin du soutien du SNP. Or il a promis qu’il ne passerait « aucun accord » avec les indépendantistes. Il peut faire mine de les ignorer et compter secrètement sur leur soutien. Il s’expose alors à deux problèmes : les conservateurs diront qu’il a trahi sa promesse, qu’il n’est pas légitime ; et le SNP ne donnera pas un chèque en blanc au Labour qu’il aura humilié en Ecosse.

  • Un gouvernement conservateur minoritaire. Probabilité : 15%.

Si les conservateurs devancent nettement les travaillistes en nombre de sièges, David Cameron s’accrochera à son poste. Ed Miliband aurait alors du mal à convaincre de sa légitimité, même si la Chambre est majoritairement anti-Tory.

  • Un blocage politique. Probabilité : 10%.

Si la situation est vraiment trop confuse, de nouvelles élections sont possibles. Il faudrait pour cela qu’un des deux prétendants ne parvienne pas à faire voter son discours de la Reine (prévu le 27 mai) puis que l’autre ne fasse pas mieux deux semaines plus tard. Les deux tiers de la Chambre des Communes doivent alors se mettre d’accord pour une nouvelle date, sans doute avant la fin de l’année.

Médias et élections britanniques : qui vote pour qui ?

L’actuel ministre de la Culture et des Médias, Sajid Javid, a accusé hier la BBC d’un « biais anti-Tory ». Ce n’est pas la première fois que les conservateurs s’en prennent à la Beeb. Javid fait notamment allusion à cette interview musclée de David Cameron par Andrew Marr le 19 avril dernier. Le Premier ministre trahit à plusieurs reprises son agacement. Morceaux choisis à 3’53, quand il estime que le journaliste n’a pas interrompu de la même manière son autre invité du jour, Nicola Sturgeon, chef des nationalistes écossais du SNP, et à 6’05.

La BBC a même été contrainte dans un communiqué d’admettre une erreur après que Marr a affirmé, à tort, dans la seconde partie de l’interview, que le sport favori de Cameron était la chasse à courre (voir à 1’43).

Objectivement, le « biais anti-Tory » de la BBC ne saute pas aux yeux mais il est probable qu’une majorité des journalistes de la corporation soient des électeurs travaillistes. Avouons-le, de l’autre côté de la Manche, l’audiovisuel public, en particulier Radio France, est aussi régulièrement accusé de pencher à gauche.

Les autres médias britanniques, qui ne sont pas financés par la redevance audiovisuelle (TV Licence), ne subissent pas les mêmes critiques. Mais ils roulent tous pour un parti.

Sans surprise, les tabloïdes font campagne avec une mauvaise foi digne du militant le plus sectaire. Le Sun et le Daily Mail, les deux quotidiens les plus lus du Royaume, et leurs éditions du dimanche, Sun on Sunday et Mail on Sunday, votent conservateur. Les journaux du groupe Trinity Mirror (Daily Mirror, Sunday Mirror et People) plébiscitent les travaillistes. Le Daily Express et le Sunday Express roulent pour le UKIP. Leur propriétaire Richard Desmond est un des principaux donateurs du parti de Nigel Farage.

Du côté des « grands » journaux, le Times, le Sunday Times, le Daily Telegraph, le Sunday Telegraph, le Financial Times et le magazine The Economist soutiennent David Cameron. Le Guardian et l’Observer ont choisi Ed Miliband, tout comme l’Independent et l’Independent on Sunday qui ont semble-t-il lâché les libéraux-démocrates pour qui ils avaient pris fait et cause en 2010.

En nombre de lecteurs, léger avantage donc aux conservateurs. Disons match nul en tenant compte du « biais de la BBC » !

Addendum du 30 avril 2015 :

Aujourd’hui, le Sun et le Scottish Sun dévoilent leur jeu. De part et d’autre du mur d’Hadrien, les tabloïdes du groupe Murdoch appellent à voter pour deux partis aux antipodes l’un de l’autre. Le Sun se prononce sans surprise en faveur de David Cameron et des conservateurs alors que le Scottish Sun déclare son soutien au SNP ! Et ce, huit mois après avoir fait campagne en faveur du maintien de l’Écosse dans le Royaume-Uni. Rupert Murdoch n’est nullement gêné par ses contradictions. Dans les deux cas, il prend pour cible le Labour et parie sur un gouvernement conservateur.

Non, le Royaume-Uni ne va pas si bien

Non, le Royaume-Uni ne va pas si bien

En apparence, le Royaume se porte à merveille. Les indicateurs économiques sont presque tous au vert. La croissance dépasse 3% sur un an. Le chômage est tombé sous la barre des 7% de la population active. L’inflation est jugulée. Le déficit public est passé de 11% du PIB en 2008-2009, pendant la crise financière, à 6,5% cette année.