David Cameron aux ordres de la presse britannique

Vous n’avez pas suivi l’affaire Murdoch / le scandale des écoutes téléphoniques ? On résume :

Un journal, News of the World, pirate la messagerie téléphonique d’une fillette assassinée par un tueur en série dans l’espoir d’un scoop. Colère et indignation. Le pays découvre l’ampleur des écoutes illégales. Le début d’un grand déballage sur les dérives de la presse, la passivité complice des policiers, les rapports incestueux entre le pouvoir et les médias. L’affaire conduit Rupert Murdoch à fermer News of the World et oblige David Cameron, lui-même mis en cause en raison de ses liens avec deux personnalités impliquées dans le scandale, son ancien chef de communication Andy Coulson et son amie Rebekah Brooks, à créer une commission sur l’éthique des médias dont il promet d’appliquer toutes les recommandations.

Un an plus tard, hier, la commission présidée par le juge Leveson rend son rapport, un pavé de 2000 pages. Elle préconise la création d’une instance indépendante de contrôle de la presse inscrite dans la loi. Une réforme raisonnable qui ne musèle pas les journaux et respecte leur liberté. Et quelle est la réponse de David Cameron ? En substance : “Merci mais non” !!!

De l'inutilité de la commission Leveson sur les médias. Jolie une de The Independent ce matin. © DR

De l’inutilité de la commission Leveson sur les médias. Jolie une de The Independent ce matin. © DR

Imaginez la réaction des parents de Milly Dowler, la fillette assassinée dont le portable a été piraté, ou celle de Kate et Gerry McCann accusés à tort par les journaux du meurtre de leur fille Madeleine. Toutes les victimes des excès des tabloïdes britanniques dénoncent aujourd’hui la “trahison” du Premier ministre.

David Cameron a en fait cédé au lobby de la presse anglaise, à l’œuvre depuis des semaines. Les journaux britanniques ne veulent surtout pas entendre parler d’une loi. Ils y voient une entrave, une atteinte inacceptable à leur liberté. Et l’ont fait savoir à grands coups d’éditos assassins et de reportages à charge contre les membres de la commission Leveson.

Le Premier ministre leur donne raison. Légiférer, ce serait “franchir le Rubicon”, dit-il au Parlement, sous les applaudissements de Fleet Street. Il se contente d’approuver les “principes” édictés par Leveson. Il se dit favorable à la création d’une nouvelle instance de contrôle mais il en confie les rênes… à la presse elle-même. Tous les quotidiens du pays, à l’exception du Guardian, vantent son “courage”, son “audace”, alors que David Cameron a simplement eu peur. Peur de se mettre à dos les puissants journaux britanniques.

Il a choisi la presse contre ses victimes.

Le chef du gouvernement a toutefois commis une erreur : il n’a pas mesuré les dégâts politiques de sa prise de position. Les travaillistes, d’abord, veulent sans surprise mettre en œuvre les recommandations de la commission Leveson. Plus ennuyeux, les libéraux-démocrates, alliés des conservateurs au pouvoir, et une quarantaine de députés Tories, au moins, sont sur la même ligne. Le vice-Premier ministre Nick Clegg a même pris la parole hier à la Chambre des communes pour exprimer son propre point de vue et afficher publiquement son désaccord avec David Cameron. Une première.

Et ce n’est pas fini. Le leader travailliste Ed Miliband entend faire voter un texte à la Chambres des communes, avant janvier, sur les propositions de Leveson. David Cameron pourrait être mis en minorité.

Il aura bien besoin de ses amis journalistes pour influencer les députés et remporter cette bataille parlementaire.