DSK, invité encombrant à Cambridge

Dominique Strauss-Kahn était donc hier à Cambridge. Vous n’y avez sans doute pas échappé, peu de médias français ont fait l’économie de ce déplacement aussi scruté qu’une visite d’Etat.

DSK était convié à parler économie devant les membres de la Cambridge Union Society, principale association étudiante de l’université. Parmi les nombreux invités de ses deux siècles d’histoire : Winston Churchill, le Dalai Lama, John Major, Jesse Jackson, Jean-Marie Le Pen, Julian Assange, etc. Au téléphone, la présidente de la CUS, Katie Lam, jure ses grands dieux que “l’ancien patron du FMI a été contacté en 2010″, bien avant l’affaire du Sofitel, et qu’il ne s’agit en aucun cas de créer la polémique en accueillant un personnage controversé. “Il est très compétent en matière de finance et d’économie ; nos membres ont hâte de l’entendre”.

La Cambridge University Students’ Union n’en croit pas un mot. Pour la section femmes du grand syndicat étudiant de l’université, la CUS invite Dominique Strauss-Kahn pour faire parler d’elle. Sa présidente Ruth Graham a donc lancé il y a quelques semaines une pétition contre la venue de DSK. Pour de nombreux étudiants, il est inconvenant d’offrir une tribune à une homme soupçonné d’agressions sexuelles en ignorant les voix de toutes les victimes de viol trop souvent incomprises voire méprisées par la justice.

La Cambridge University Students’ Union organisait hier après-midi, au lendemain de la Journée internationale des femmes, en préambule à la conférence de DSK programmée en soirée, un event auquel s’est invité l’un des avocats américains de Nafissatou Diallo, Douglas Wigdor.

Douglas Wigdor, l'avocat de Nafissatou Diallo en vedette américaine à Cambridge © Franck Mathevon / Radio France Douglas Wigdor, l’avocat de Nafissatou Diallo en vedette américaine à Cambridge © Franck Mathevon / Radio France

Devant un amphithéâtre rempli d’autant de journalistes que d’étudiants, Wigdor a retrouvé sa verve d’ancien procureur. Il s’est lancé dans une longue philippique anti-DSK : la présence à Cambridge de l’ancien patron du FMI est “un affront à toutes les victimes d’agressions sexuelles” ; Strauss-Kahn “veut faire son retour, il utilise le nom d’une prestigieuse institution internationale pour revenir sous les feux des projecteurs, c’est une opération de relations publiques” ; “comment la Cambridge Union Society peut-elle offrir une tribune à un homme accusé d’avoir utilisé ses pouvoirs pour agresser sexuellement une femme, un homme aujourd’hui impliqué dans un scandale lié à la prostitution ?”… n’en jetez plus ! Il ne fait pas de mal de rappeler ici que DSK n’a pas été condamné et que la première audience civile de l’affaire Diallo est prévue le 28 mars. Léger malaise donc devant l’opportune sortie médiatique de Mr. Wigdor qui relègue au second plan le thème initial du débat voulu par le syndicat étudiant sur les violences faites aux femmes.

N’empêche, l’avocat américain viserait-il juste en dénonçant l’opération de com de DSK à Cambridge ? Comment un homme mouillé jusqu’au cou dans de sulfureux dossiers judiciaires peut-il venir s’exprimer tranquillement sur l’économie et la marche du monde devant un parterre d’étudiants dont l’intérêt est évidemment décuplé par une malsaine curiosité ?

Manif anti-DSK à Cambridge © Franck Mathevon / Radio France Manif anti-DSK à Cambridge © Franck Mathevon / Radio France

DSK n’a en tout cas pas pris le risque de croiser la grosse centaine de manifestants qui protestaient hier contre sa présence à Cambridge aux cris de “DSK va-t’en, justice pour Diallo!”. Il est arrivé par une porte dérobée à bord d’une berline noire, encadré par six gardes du corps. Il a été évacué dans une voiture de police après être sorti du bâtiment où il donnait sa conférence par une porte latérale opposée en empruntant un passage souterrain.

Système D pour filmer le conférencier DSK © Franck Mathevon / Radio France Système D pour filmer le conférencier DSK © Franck Mathevon / Radio France

A l’extérieur, la soirée fut animée. Des manifestants ont essayé de forcer l’entrée du Union building protégée par des barrières et gardée par plusieurs policiers. On a appris aujourd’hui que trois individus, deux hommes et une femme, arrêtés hier, passeraient devant la justice à la fin du mois. Quant aux nombreux journalistes et à l’armée de curieux qui n’avaient pas accès à la salle, tous en étaient réduits à ça (désolé, vidéo à l’envers, compétences techniques limitées) :

[youtube]https://youtu.be/URIYAq6rk1I[/youtube]

 

A l’intérieur, 800 étudiants tirés au sort, qui ont dû laisser leurs téléphones portables à l’entrée, ont écouté Dominique Strauss-Kahn commenter la situation économique mondiale, la crise grecque et les malheurs de l’euro. Deux questions embarrassantes selon les témoins. La première sur la manifestation contre sa venue : “Ils ont le droit de s’exprimer mais ils ont tort”, a-t-il dit. La seconde sur l’affaire Nafissatou Diallo. Comment DSK explique-t-il les contusions vaginales dont a fait état la femme de chambre ? “J’ai passé une semaine en prison. Le procureur a clos le dossier. Pour moi, l’affaire est terminée”. Toujours d’après des témoins, le jeune homme à moitié tremblant qui a posé cette question a manqué être évacué manu militari par les membres de la sécurité mais plusieurs étudiants ont mis en avant le droit à la liberté d’expression et Katie Lam, la présidente de la CUS, l’a laissé s’exprimer. L’étudiant a alors reformulé sa question à laquelle Strauss-Kahn a brièvement répondu en trahissant un peu de nervosité.

Enfin, l’ancien favori de la présidentielle française a donné son avis sur le match Hollande-Sarkozy. “Nicolas Sarkozy n’a pas répondu aux attentes des Français, François Hollande va gagner”, a-t-il dit en substance en se gardant bien de vanter les mérites du candidat socialiste qu’il n’a jamais soutenu.

(lien ajouté à ce billet à 18h37 le dimanche 11 mars : la vidéo de la conférence de Dominique Strauss-Kahn a été mise en ligne aujourd’hui)