Ed Miliband vs Daily Mail, le match de la semaine

Cette semaine, un important responsable politique britannique a déclaré la guerre à l’un des plus puissants journaux du pays. Le Daily Mail est le deuxième quotidien le plus lu au Royaume-Uni, après le Sun. Près de 2 millions d’exemplaires chaque jour, et une ligne éditoriale trash et tradi.

Le Daily Mail est un tabloïd de droite qui accorde une large place à l’actualité politique. Sa ligne éditoriale est clairement conservatrice, tendance traditionnelle : anti-Europe, anti-immigration, anti-aides sociales, anti-mariage gay, anti-impôts. Le Mail n’hésite pas à grossir le trait, à fouiller dans les poubelles. Samedi dernier, il a consacré un long papier au père d’Ed Miliband, leader de l’opposition travailliste. Titre de l’article : “L’homme qui haïssait la Grande-Bretagne”. Ralph Miliband, Juif né en Belgique, a trouvé refuge en Angleterre en mai 1940. Il fut après la guerre un ardent militant d’extrême-gauche, un penseur marxiste réputé. Tout ce que déteste le Daily Mail.

 Ed Miliband vs Daily Mail, le match de la semaine © DR Ed Miliband vs Daily Mail, le match de la semaine © DR

Le tabloïd multiplie les raccourcis pour viser le fils à travers le père défunt. Dans la première version publiée en ligne, une photo de la tombe de Ralph Miliband illustre l’article avec la mention “Grave socialist” (grave signifie à la fois tombeet grave, sérieux).

Ed Miliband s’indigne. Il appelle le journal et passe un savon au rédacteur en chef adjoint Jon Steafel. Ce dernier admet que la photo de la sépulture n’est pas du meilleur goût, il accepte de la retirer, mais refuse de présenter ses excuses. Ses arguments : Miliband fait souvent référence à son père, il est normal que la presse s’y intéresse.

Le leader travailliste obtient tout de même un droit de réponse publié dans le journal de mardi : “Pourquoi mon père aimait la Grande-Bretagne”. Ed rappelle que Ralph a combattu dans la marine britannique pendant la guerre. Sur la même page, le Mail se défend dans un édito sanglant : “Un héritage diabolique, pourquoi nous ne présenterons pas d’excuses”.

L’affaire (the Mili-Mail wars) prend un tour politique. De nombreux élus, de gauche comme de droite, prennent le parti d’Ed Miliband. Cette fois le Daily Mail est allé trop loin. Même David Cameron soutient, timidement, le chef de l’opposition.

Mardi soir, dans l’émission Newsnight, un débat entre Alastair Campbell, l’ancien conseiller de Tony Blair, et Jon Steafel, tourne au vinaigre. Le premier accuse le second de suivre aveuglément la ligne imposée par son rédacteur en chefPaul Dacre, l’une des terreurs de Fleet Street , “un tyran et un lâche” (voir à partir de 6′40).

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On croit en rester là. Ed Miliband annonce qu’il n’ira pas plus loin.

Jeudi, coup de théâtre. On apprend qu’un journaliste du Mail on Sunday, l’autre titre du groupe, s’est invité la veille aux obsèques d’un oncle d’Ed Miliband. Le chef de l’opposition écrit cette fois directement au propriétaire, Lord Jonathan Harmsworth, pour dénoncer “l’indécence” du plumitif et lui demander de réfléchir à “la culture” et aux pratiques de ses journaux.

Le Mail on Sunday présente ses excuses “sans réserve” et suspend deux journalistes. Le patron lui-même se fend d’une lettre à Miliband.

Toute cette affaire n’aurait sans doute jamais eu lieu sans le scandale News of the World. Les dérapages de l’empire Murdoch, les mois d’auditions devant la commission Leveson, le débat sur la création d’un nouveau régulateur des médias autorisent aujourd’hui les responsables politiques à défier la puissante presse britannique. Ils peuvent enfin s’en prendre publiquement au redoutable Daily Mail qu’ils n’osaient jusqu’ici fustiger qu’en coulisses.

Ne mettons pas en doute Ed Miliband, sans nul doute blessé par l’article sur son père et par la présence intrusive d’un journaliste aux obsèques de son oncle. Mais le leader travailliste sait que l’opinion est désormais de son côté, que son indignation sera politiquement payante. Il n’y a guère que le ministre de l’Education Michael Gove pour défendre encore le Mail.

Même si le tabloïd s’acharne sur Miliband dans les semaines et les mois à venir, il risque d’en faire un martyr. En défiant le Mail, le chef de l’opposition a marqué des points.

Les temps changent, la presse britannique n’est plus intouchable.