L’affaire Jimmy Savile ou les vices et vertus de la BBC

Le scandale est stupéfiant. Mort l’an dernier, Jimmy Savile, cet animateur-vedette adoré des Britanniques, anobli par la Reine, ce philanthrope drôle et excentrique, dont l’une des émissions permettait aux enfants de réaliser leurs rêves, était un pédophile.

Sans doute même l’un des pires prédateurs sexuels de l’histoire du pays. La police a recensé plus de 200 victimes.

Jimmy Savile, l'animateur-vedette de Top Of The Pops et de Jim'll Fix It. © DR Jimmy Savile, l’animateur-vedette de Top Of The Pops et de Jim’ll Fix It. © DR

L’affaire plonge la BBC dans l’une des plus graves crises de son histoire.

Comment de tels crimes ont-ils pu passer inaperçus ? D’après des témoins, plusieurs agressions sexuelles ont été commises dans les locaux de l’entreprise. Et la rumeur a hanté les couloirs de la BBC pendant des décennies.

Pourquoi Newsnight, la célèbre émission de BBC Two, a-t-elle renoncé, un mois après la mort de Jimmy Savile, à diffuser un reportage révélant les agissements pédophiles de l’animateur ? Il a fallu attendre le 3 octobre dernier pour qu’un documentaire de la chaîné privée ITV dévoile les accusations et donne la parole aux victimes.

Pourquoi la BBC a-t-elle programmé lors des fêtes de Noël une série d’émissions en hommage à Savile ? 

Toutes ces questions, au cœur de l’actualité depuis plusieurs jours, ont été posées hier par une commission parlementaire à George Entwistle, le nouveau directeur général de la BBC (voir ici), qui s’en est très mal sorti.

Entwistle a été chahuté par les députés. Il a hésité, bafouillé, et trahi un étonnant manque de curiosité au sujet du reportage de Newsnight dont lui avait parlé en novembre 2011 une directrice de l’information. Il était alors responsable de BBC Vision, organe chargé de la programmation et donc du planning des fêtes de Noël. A en croire la presse du jour, il pourrait perdre son poste.

Le patron George Entwistle a ouvert deux enquêtes au sein de la BBC, l’une sur les agissements pédophiles de Jimmy Savile, l’autre sur l’annulation du reportage. Il a par ailleurs suspendu le rédacteur en chef de Newsnight, Peter Rippon, fusible idéal.

Ce scandale montre d’abord que la prestigieuse BBC est faillible. Et il porte un nouveau coup au modèle journalistique britannique, déjà mis à mal par le dossier News of the World. C’est le moment de ressortir les articles donneurs de leçon de la presse anglo-saxonne du temps de l’affaire DSK. En Grande-Bretagne aussi, un personnage influent et respecté peut échapper aux radars des médias.

La BBC a semble-t-il longtemps reflété certains travers de la société britannique. Le machisme. La loi du silence. Le sentiment d’impunité qui anime les puissants.

Mais toute cette controverse illustre aussi la maturité de la “Beeb”, la capacité de résilience de l’une des institutions médiatique les plus estimées au monde.

C’est la BBC elle-même qui a relancé la polémique en diffusant lundi un numéro spécial de Panorama, une émission d’investigation réputée, consacré à l’affaire Jimmy Savile et aux erreurs…de la BBC et de Newsnight. Comme si Envoyé spécial enquêtait sur Soir 3 !!

Certes, le scandale porte atteinte au prestige et à la crédibilité de la BBC mais pour l’instant, il n’existe pas la moindre preuve d’une quelconque pression exercée par la direction sur ses journalistes. “Auntie”, comme l’appellent affectueusement les Britanniques, redeviendra vite, sans doute, un modèle d’indépendance éditoriale.

Hier, à la sortie de son audition, George Entwistle a été pris à partie par une meute de journalistes. “Allez-vous démissionner, Mr. Entwistle ?”, a osé demander un reporter.

C’était l’envoyé spécial de la BBC.