Le phénomène Elizabeth II

Quel chef d’Etat au monde peut rassembler, à sa gloire et sans contraintes, plus d’un million de personnes sous la pluie ? La fièvre qui s’est emparée de Londres hier, jour de parade navale sur la Tamise, et aujourd’hui, lors d’un concert spectaculaire devant le Palais de Buckingham, sera en bonne place dans les manuels d’histoire britanniques.

Il suffit de se promener ces jours-ci dans les rues de Londres pour mesure la ferveur populaire autour de la Reine. Même Londres la Républicaine s’est habillée aux couleurs de l’Union Jack. On ne compte plus les maisons, les commerces, les quartiers enguirlandés pour l’occasion.

Eh oui, sur les berges, on ne voyait presque rien de la parade navale! © Franck Mathevon / Radio France Eh oui, sur les berges, on ne voyait presque rien de la parade navale! © Franck Mathevon / Radio France

Rewind button. Dans les années 90, la famille royale fait sourire. On se moque gentiment, cruellement parfois, des déboires sentimentaux des enfants d’Elizabeth, les trois divorces de 1992. En 97, annus horribilis, la mort de Diana marque une rupture, la première incompréhension entre la Reine et son peuple quand la souveraine reste plusieurs jours terrée à Balmoral refusant de s’associer au deuil des Britanniques pour une femme qui n’a plus, estime-t-elle, de liens avec la royauté.

Peu à peu, dans les années 2000, la Reine regagne le respect de ses sujets. Sans éclat mais grâce à une constance, une fidélité sans faille à l’institution monarchique qui rassurent. Cela dit, l’indifférence est encore, sans doute, le sentiment le plus répandu dans la population britannique.

Aujourd’hui, le Jubilé de Diamant surpasse le Jubilé d’Or de 2002 et Elizabeth II devient un objet d’admiration, de fascination, d’affection. “Everybody loves Her!”, “She’s a fantastic figurehead for our country!”,ou tout simplement “Thank you!”, voilà ce qu’on entend actuellement dans les rues de Londres. Les yeux des spectateurs pétillaient hier au passage de la barge royale. “I’ve seen Her!”. On ne distinguait pourtant qu’une lointaine silhouette blanche sur le vaisseau rouge et or Spirit of Chartwell. C’est ainsi, les Britanniques aiment leur Reine.

Deuxième enseignement : la famille royale sait y faire. Elle s’est offert les services d’excellents communicants qui se sont employés à redorer son image. Deux exemples récents : le prince Charles qui joue au présentateur météo sur BBC Scotland (la vidéo ici) ; le même prince Charles qui, accompagné de son épouse Camilla, ouvre le Big Lunch de Picadilly en prélude à la parade navale, ce qui aurait été impensable il y a quelques années. Le message est limpide : la famille royale se mêle au peuple, elle sait rire, faire la fête. Le cortège de 1000 bateaux sur la Tamise et le concert aux portes de Buckingham Palace peuvent aussi être perçues comme de savantes opérations marketing, de formidables pages de publicité pour la monarchie britannique.

Troisième leçon : le Royaume-Uni vit les cérémonies royales comme des fêtes nationales. Dans un pays qui n’a pas de 14 juillet (et pour cause!), célébrer la royauté constitue un moment rare de communion, de partage. Les Britanniques participent au Jubilé de Diamant dans une ambiance intensément patriotique. Il suffit pour s’en convaincre de recenser le nombre de drapeaux de l’Union Jack qui ont envahi la ville, sous toutes les formes : fanions, chapeaux, lunettes, perruques, etc. Qui oserait de tels accoutrements en France où le patriotisme est généralement considérée comme une vieillerie ?

Sur l'avenue du Mall, avant le concert du Jubilé à Buckingham Palace, on vérifie le célèbre adage populaire : le patriotisme ne tue pas! © Franck Mathevon / Radio France Sur l’avenue du Mall, avant le concert du Jubilé à Buckingham Palace, on vérifie le célèbre adage populaire : le patriotisme ne tue pas! © Franck Mathevon / Radio France

© Franck Mathevon / Radio France © Franck Mathevon / Radio France

Les Britanniques affichent une profonde fierté d’appartenir à leur nation, à son Histoire millénaire. Une fierté peut-être ressentie en France mais rarement exprimée, et surtout pas avec autant d’ostentation. Le Royaume-Uni est pourtant un pays divisé, entre communautés (les limites du modèle multiculturel), entre classes sociales, entre régions (l’Ecosse doit organiser prochainement un référendum sur son indépendance).

On peut se moquer éperdument de la famille royale, juger l’institution monarchique ridicule et anachronique, mais la Reine, qui n’exerce officiellement aucun pouvoir, est la seule à unir ainsi son peuple. Ce Jubilé de Diamant en est l’illustration. Le prince Charles s’est tourné vers sa mère ce soir en conclusion du grand concert de Buckingham : “Merci de nous rendre fiers d’être Britanniques!”