Punchdrunk, formidable expérience théâtrale

“C’est le regardeur qui fait le tableau”. On pense à la phrase de Duchamp en découvrant Punchdrunk. Encore méconnue en France, cette compagnie de théâtre britannique créée en 2000 est l’une des plus excitantes du moment, couverte d’éloges en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Felix Barrett et sa troupe sont passés maîtres dans l’art du théâtre d’immersion, immersive theatre ou promenade theatre.

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Un spectacle de Punchdrunk est une expérience unique, personnelle. Chacun vit sa propre aventure. Pour son dernier show, The Drowned Man : A Hollywood Fable, la compagnie a investi un ancien entrepôt postal près de la gare de Paddington à Londres. Quelques jours avant la représentation, un email vous met en garde : vous serez parfois plongé dans le noir, dans des espaces confinés, prévoyez de bonnes chaussures, évitez si possible de porter des lunettes…

Le soir même, à l’entrée, une ouvreuse vous remet un petit billet sur lequel est brièvement résumée la pièce, librement inspirée de Woyzech de Büchner. L’histoire tragique de deux amants, en 1962, dans les studios de cinéma Temple, sorte de Hollywood britannique. Dernières consignes : pendant la représentation, vous devrez porter en permanence un masque et faire silence absolu.

Vous découvrez alors sur quatre étages des décors stupéfiants, un bar, une chambre à coucher, un terrain vague, des caravanes d’artistes, un cabinet médical, une chapelle, une forêt, un désert…  À vous de choisir votre itinéraire. Vous ouvrez une porte, dévalez un escalier, courez après un personnage, errez dans une pièce, suivez un groupe de spectateurs ou restez seul. Certaines scènes vous raccrochent à l’intrigue, d’autres vous égarent.

Vous devenez voyeur, tous les sens en éveil. Vous êtes surpris par des odeurs, des bruits, des ambiances. La danse, magnifiquement chorégraphiée par Maxine Doyle, se mêle au théâtre. Les dialogues sont rares, parfois inaudibles, couverts par une bande-son étourdissante. Punchdrunk joue avec les atmosphères, la lumière et la pénombre, le rêve et la réalité.

On peut être perturbé, déstabilisé, voire déçu par A Drowned Man, on peut passer à côté de la pièce, ne rien comprendre à l’intrigue, rater des scènes majeures, mais on ne peut rester indifférent à la beauté des décors, à l’inventivité de la mise en scène, à la sensualité des corps en mouvement.

Il faut venir à Londres et ne surtout pas manquer Punchdrunk.

(Billets ici jusqu’en décembre, quelques détails supplémentaires sur le site du National Theatre et sur le site de Punchdrunk)

NB : Felix Barrett a peut-être lu Antonin Artaud. « Le spectacle, ainsi composé, ainsi construit, s’étendra, par suppression de la scène, à la salle entière du théâtre et, parti du sol, il gagnera les murailles sur de légères passerelles, enveloppera matériellement le spectateur, le maintiendra dans un bain constant de lumière, d’images, de mouvements et de bruits. » (Le Théâtre et la Cruauté).